L'Égypte vit un moment paradoxal sur le plan touristique : la demande est forte, l'offre meilleure que jamais, et pourtant les inquiétudes liées aux conflits régionaux, aux coûts du carburant et aux manchettes sécuritaires n'ont jamais été aussi présentes.
Le pays a consacré la dernière année à convaincre le monde d'une proposition simple : l'Égypte est ouverte, en pleine transformation et offre bien plus que les pyramides et une croisière sur le Nil. Et le message porte. L'Égypte a accueilli 19 millions de visiteurs en 2025, soit une hausse de 21 % par rapport à 2024. Les recettes touristiques ont atteint un niveau record de 23 milliards de dollars pour l'exercice 2024-2025, selon le Centre d'information et d'aide à la décision (IDSC).
Cette croissance découle d'une combinaison de prix relativement bas après la dévaluation de la monnaie, d'une amélioration de la perception sécuritaire, de liaisons aériennes renforcées et de l'ouverture tant attendue du Grand Musée égyptien, devenu la pièce maîtresse du renouveau touristique du pays. Le ministre égyptien du Tourisme et des Antiquités, Sherif Fathi Attia, affirme que l'attrait de l'Égypte repose désormais sur sa « diversité sans pareille » — le pays n'est plus uniquement une destination balnéaire et archéologique, mais un lieu où patrimoine, nature et expériences haut de gamme s'harmonisent.
Pourquoi y aller maintenant
Il y a de solides arguments pour visiter l'Égypte dès maintenant. Le pays profite de la période d'incertitude mondiale pour multiplier les initiatives d'accessibilité, notamment un nouveau système de visa électronique à l'arrivée qui sera lancé à l'aéroport international du Caire en août avant d'être étendu à l'ensemble du pays. Le gouvernement ajoute également des vols et des hôtels tout en modernisant ses aéroports et en négociant des mesures incitatives pour aider à compenser la hausse des coûts du carburant.
L'Égypte n'attend pas que la région se stabilise pour agir, affirme Attia. Elle cherche plutôt à transformer l'incertitude en avantage.
Ce qui est nouveau
L'attraction la plus évidente est le Grand Musée égyptien, que les responsables espèrent transformer en moteur capable de faire passer l'Égypte d'une destination que l'on visite rapidement pour ses sites emblématiques à un pays où l'on s'attarde. Le musée abrite quelque 100 000 artefacts et devrait accueillir des millions de visiteurs par année. Les voyagistes affirment qu'il a déjà transformé les « peut-être un jour » en « maintenant ».
Mais le musée n'est qu'une partie de l'histoire. Autour des pyramides, l'expérience visiteur est enrichie par de nouveaux restaurants, des divertissements et des pratiques de conservation améliorées. À Louxor, une tombe royale récemment restaurée et des travaux de préservation plus larges témoignent d'un modèle touristique qui ne mise pas sur le seul volume. Dans le désert intérieur d'Hurghada, un tourisme communautaire oriente les dépenses des grands complexes vers des retraites bédouines. De plus petits opérateurs cherchent à proposer une Égypte plus intime, des hôtels-boutiques dans des villes portuaires antiques aux expériences d'agriculture, de visites de villages et de croisières sur le Nil à rythme ralenti.
Les risques
Rien de tout cela n'efface les inquiétudes qui planent sur le marché. L'Égypte n'a pas été touchée par les conflits, mais la guerre au Moyen-Orient a rendu bien des voyageurs nerveux. Il y a aussi le problème concret des coûts. La hausse du prix du carburant, les contraintes d'approvisionnement en carburéacteur et le risque de trajectoires de vol plus longues peuvent rendre l'Égypte moins compétitive si la crise régionale se prolonge. Au Caire, un couvre-feu temporaire à 21 h pour de nombreux restaurants et commerces illustre comment la géopolitique peut s'immiscer dans l'expérience du visiteur de façon discrète mais perceptible. Pour les voyageurs, les destinations phares comme Le Caire, Louxor, Assouan, Hurghada, Marsa Alam et Charm el-Cheikh restent au cœur de l'activité touristique officielle, tandis que certaines régions frontalières et désertiques demeurent sujettes à prudence.
Entretien avec Sherif Fathi Attia, ministre du Tourisme et des Antiquités de la République arabe d'Égypte
TravelPulse (TP) : Les voyageurs états-uniens perçoivent souvent le « Moyen-Orient » comme une zone de risque indifférenciée. Comment convaincre les voyageurs états-uniens — et les conseillers en voyages qui vendent l'Égypte — que le pays mérite d'être évalué séparément des conflits qui agitent la région ?
Sherif Fathi Attia (SFA) : Permettez-moi de vous dire que lorsque les attaques du 7 octobre se sont produites, nous n'avons été affectés que pendant deux ou trois mois, puis nous avons enregistré une croissance remarquable de 20 % au cours des deux dernières années. En janvier et février derniers, avant les événements avec l'Iran, nous avons encore affiché 20 % de croissance. Nous sécurisons nos frontières, non seulement physiquement, mais avec sagesse et une politique équilibrée. Cela prendra du temps, mais tous les indicateurs pointent vers une demande très forte pour l'Égypte. Le défi aujourd'hui est la situation économique des deux côtés : les prix du carburant pour les compagnies aériennes, et une économie sous pression. Beaucoup de gens ne veulent pas voyager à l'international ; ils préfèrent voyager dans leur propre pays en voiture pour économiser. C'est le plus grand défi que nous ayons aujourd'hui.
TP : Qu'est-ce qui explique, selon vous, ces bonds de 20 % à des moments aussi critiques ?
SFA : Plusieurs facteurs… les fondamentaux solides du pays lui-même. Je ne parle pas ici de sécurité, mais d'investissements massifs dans les infrastructures. Nous avons plus d'aéroports, de meilleurs aéroports et de meilleures routes. Les gens peuvent désormais se déplacer plus facilement entre les destinations en Égypte. Il y a aussi le rapport qualité-prix. Je crois que même une croissance de 20 % n'est pas suffisante.
TP : L'Égypte s'est fixé l'objectif d'atteindre 30 millions de visiteurs d'ici 2030, mais le contexte actuel au Moyen-Orient peut rapidement influer sur le sentiment des voyageurs, les prix et les liaisons aériennes. Cet objectif est-il réaliste dans les conditions actuelles ?
SFA : En revenant à toutes les crises qui ont secoué le Moyen-Orient ces dernières années, nous rebondissons rapidement. Deux ou trois mois nous suffisent pour rebondir et afficher une croissance. Ce que nous faisons habituellement, c'est que même si nous perdons des visiteurs en provenance de certains pays ou destinations, nous nous concentrons sur les marchés qui ne connaissent pas ces difficultés. Par exemple, si des voyageurs du Moyen-Orient ou d'Europe renoncent aux longues distances comme l'Extrême-Orient, les États-Unis ou l'Amérique latine, l'Égypte leur offre une excellente solution de rechange, à seulement quatre ou cinq heures de vol. C'est une considération importante sur le plan des coûts, et nous avons toujours un très bon produit et un très beau temps. Nous travaillons ainsi. C'est dans notre ADN. Rien n'est impossible.
TP : L'Égypte a enregistré une forte croissance en provenance des États-Unis, d'Australie et d'Europe malgré les tensions régionales. Quel type de voyageur l'Égypte attire-t-elle aujourd'hui ?
SFA : En ce qui concerne les voyageurs états-uniens en particulier, ils veulent vivre des expériences. Ils ne veulent pas simplement consommer des produits. Et c'est là que nous intervenons. Beaucoup d'Américains, quand ils pensent à l'Égypte, pensent aux pyramides, à la célèbre croisière sur le Nil ou parfois aux sites spirituels. Mais nous repositionnons l'Égypte autour de sa diversité sans pareille : on peut nager, plonger. On peut même faire du parapente au-dessus des pyramides. Très bientôt, il sera possible de survoler les pyramides en montgolfière.
Le Grand Musée égyptien n'est pas simplement un autre musée. C'est ainsi que nous allons mettre en valeur nos antiquités et notre culture d'une façon moderne, pour que les gens ne se contentent pas d'apprendre l'histoire, mais la vivent. C'est une histoire vivante. Nous attirons la jeune génération, les voyageurs expérimentés, les routards et les grands dépensiers, car l'Égypte regorge de potentiel, y compris pour le tourisme d'affaires et les produits thématiques. Nous avons développé tous les sites le long du parcours de la Sainte Famille en Égypte. Il y a l'écotourisme. L'an prochain, nous aurons une éclipse solaire totale au début du mois d'août, et les places sont déjà toutes réservées.
TP : Il y a des rapports faisant état d'annulations de réservations. Certains indiquent moins de 5 %, d'autres signalent une baisse d'occupation de 20 à 25 %, et certains DMC rapportent des annulations atteignant 70 %. Quels chiffres l'industrie du voyage devrait-elle retenir ?
SFA : Nous surveillons les réservations futures à partir d'octobre, après la basse saison estivale. Nous sommes aux États-Unis en ce moment pour rencontrer certains de nos partenaires et planifier de nombreuses activités pour stimuler le marché états-unien.
Beaucoup de gens ne réservent plus à l'avance ; la majorité de nos visiteurs font des réservations de dernière minute. C'est une tendance qui s'installe. La crise au Moyen-Orient ressemble à la pandémie ou à toute autre crise dans le monde : l'une de deux choses se produira — soit les gens règlent le problème, soit ils apprennent à vivre avec. Je crois que nous nous stabilisons vers une solution définitive ; attendons de voir.
TP : Si vous vous adressiez directement aux conseillers en voyages états-uniens hésitants à recommander l'Égypte cette année, que voudriez-vous qu'ils comprennent que les manchettes ne montrent pas ?
SFA : L'Égypte est entièrement sûre et sécurisée. L'an dernier, nous avons accueilli 19 millions de voyageurs, et même avec des guerres à nos frontières, nous n'avons pas été affectés en tant que pays sur le plan de la sécurité. Nous avons suffisamment de systèmes en place pour protéger nos visiteurs et nos concitoyens.
Deux grandes raisons poussent les gens à visiter l'Égypte : l'authenticité et la gastronomie. L'authenticité ne s'achète pas ; elle vient du patrimoine, et ce patrimoine s'étend sur des millénaires. Il y a aussi la nourriture. Nous avons une culture culinaire très riche. Chaque fois que je rencontre un touriste, je lui dis que s'il ne prend pas deux ou trois kilos en une semaine en Égypte, c'est qu'il n'a pas vraiment goûté à la délicieuse cuisine.
TP : Alors que les coûts du carburéacteur augmentent et que l'approvisionnement est contraint, comment votre ministère réagit-il ?
SFA : Nous avons une bonne nouvelle : EgyptAir vient d'annoncer des vols directs depuis Le Caire vers Chicago et Los Angeles. Nous avons maintenant cinq points de connexion : Washington, New York, le New Jersey, Chicago et Los Angeles. Nous ouvrons nos portes et de nouvelles voies pour que les Américains viennent au Caire. Si des transporteurs états-uniens ouvrent des liaisons directes, nous les remplirons. Nos partenaires hôteliers et les entreprises offrent des rabais très généreux pour les voyageurs qui visitent l'Égypte à longueur d'année. Donc, pour tout Américain qui souhaite venir aujourd'hui, le prix du carburant sera peut-être un peu plus élevé, mais tout le reste sera très compétitif.
TP : Le Grand Musée égyptien, qui a ouvert ses portes en novembre, devrait accueillir jusqu'à 8 millions de visiteurs par année. Comment votre ministère tire-t-il parti de cette nouvelle attraction pour reconquérir le marché états-unien ?
SFA : Le Grand Musée égyptien est l'ambassadeur du tourisme égyptien de demain. Nous modernisons la plupart de nos musées et sites archéologiques. Si vous avez visité les pyramides au cours des dix dernières années et que vous y retournez aujourd'hui, vous verrez que nous avons maintenant de nombreux restaurants de premier ordre. Vous pouvez prendre le petit-déjeuner sur le plateau de Gizeh, avec vue sur les pyramides. Vous pouvez y assister à des festivals et des spectacles. Nous avons aussi des navettes écologiques qui font le tour du site. Nous développons ces sites et musées, et nous améliorons les infrastructures pour faciliter les déplacements tout en offrant une longue liste d'attractions.
TP : Quels autres trésors méconnus du pays les professionnels du voyage devraient-ils connaître ?
SFA : L'Égypte ne se résume pas aux produits culturels ou balnéaires. Il y a aussi le tourisme spirituel, l'écotourisme et l'observation des oiseaux. L'Égypte est l'un des endroits les plus importants au monde pour l'ornithologie. Si vous allez au protectorat de Ras Mohammed à Charm el-Cheikh, dans le Sinaï du Sud, vous y verrez un demi-million d'oiseaux migrant d'Europe vers l'Afrique subsaharienne et inversement.
Il y a aussi la diversité des hébergements : vous pouvez dormir sous une tente dans le désert ou au bord de la mer. Il y a des endroits comme Dahab ou l'oasis de Siwa, où Alexandre le Grand fut proclamé dieu. Il y a Alexandrie, fondée par Alexandre le Grand, et la Méditerranée. L'Égypte est bordée par deux mers : la mer Rouge et la Méditerranée. En plongeant dans la mer Rouge, c'est bien plus que de la plongée. Le littoral égyptien de la mer Rouge abrite peut-être certains des derniers récifs coralliens de la planète. Et il y a le parcours de la Sainte Famille. L'Égypte a inventé les monastères — le premier monastère au monde était en Égypte. Il y a vraiment de quoi s'émerveiller.
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